Catégorie Adulte Premier prix:
FIDELE AU POSTE
Mme BOUCHET

Le jeune homme osa quelques pas. Son regard surpris balaya la vieille classe aux murs écaillés. Dans l'angle, un bureau de bois massif recouvert seulement d'une fine couche de poussière : deux mois de vacances sans ménage. Plus loin, sa chaise assortie, digne trophée de brocanteur. Issus des photos de Doisneau, les pupitres attendaient des écoliers en blouses grises. Au-dessus d'une étagère garnie de quelques "bibliothèques roses, vertes, rouge et or ", une carte jaunie de la France emmêlaient villes, fleuves et régions obsolètes. Dans un coin, un squelette aux os bien blancs veillait à la bonne tenue de toutes ces antiquités. Les yeux du jeune maître glissèrent sur le tableau noir, seul objet un peu récent nettoyé à la perfection, pour rencontrer un autre tableau, dont on sentait qu'il avait du servir de support aux savoirs de plusieurs générations. Sans doute celui du groupe des "petits ". Il n'aurait pas été étonné de découvrir un bonnet d'âne dans un coin. Une pile de cahiers vierges attendait sagement le vendredi 1er septembre 2006… Le jeune maître ouvrit la vieille armoire rafistolée: stylos, crayons de couleur, gommes, plumes rouillées et porte-plume, pots de colle blanche et rouleaux de scotch y étaient méticuleusement alignés.
Olivier portait sur son visage la fraîcheur de la jeunesse. Tout juste sorti de l'IUFM, l'institut universitaire de formation des maîtres, il intégrait son premier poste de professeur des écoles. Il avait été nommé d'office dans ce village au milieu des champs, égaré dans le bocage normand à 70 kilomètres au sud de Caen. Lui qui avait toujours vécu en ville. Ce 30 août 2006, il découvrait donc la classe, sa première classe ! Vendredi, ce serait la rentrée : sa première rentrée ! Bien sur, il avait fait des stages, mais essentiellement dans des écoles de ville. Les classes y étaient le plus souvent neuves et le matériel récent. Ici, il eut l'impression d'être entré par effraction dans un livre d'histoire.
Olivier avait eu vent de vagues rumeurs selon lesquelles son prédécesseur, arrivé en 1960 refusait avec obstination d'être remplacé. Malgré un âge déjà certain, il n'envisageait aucune retraite. Olivier avait reçu sa feuille de nomination la veille à titre provisoire. Il s'y attendait un peu, célibataire, sans enfant, vingt-trois ans à peine, il n'était pas prioritaire pour un poste en ville. Il resterait ici un an probablement, puis essaierait d'obtenir un autre poste plus près de ses amis.
Tout ici semblait dater de 1960 : l'ambiance sombre, le mobilier suranné, l'odeur rance, mélange de moisi et de renfermé, peut-être même la poussière…comme si la vieille horloge s'était arrêtée à l'entrée en fonction de l'ancien maître. Absorbé, happé par cet étrange retour dans le passé…Le jeune maître sursauta à la voix sèche : "Bonjour". Le bonjour de mademoiselle Hortense le ramena en 2006…Il découvrait sa collègue, célibataire de 54 ans, qui enseignait aux tout-petits. Cheveux blancs, rides et chignon, il ne manquait que les lunettes… "Monsieur Paul…Ah!… Monsieur Paul" elle, énigmatique. Elle tourna brusquement les talons et pénétra dans sa classe tout aussi vétuste que l'autre. Elle disparut aussitôt, se fondant avec les murs. Le jeune maître se sentit l'âme d'un extra-terrestre. Que dire à cette collègue ? Qu'avaient-ils donc en commun, lui l'adepte du jean-baskets, ouvert à l'avenir, amateur de musique métal et elle, vieille maîtresse sortie d'un album de souvenirs de ses grands-parents. Le prétexte fut futile, mais il en fallait bien un… " Heu! Savez-vous…(on avait beau se tutoyer rapidement entre collègues de l'éducation nationale, il n'y songea même pas…) Savez-vous où Monsieur… enfin l'instituteur précédent a rangé le registre d'appel ? " - "Monsieur Paul", elle appuya sur ces deux mots comme si le jeune collègue avait proféré une hérésie… " Monsieur Paul connaissait tous ses élèves ainsi que leurs parents et n'avait nullement besoin d'un registre jeune homme…" Mais c'est obligatoire, objecta en pensée seulement le jeune maître.
Olivier se dit alors qu'il pourrait peut-être trouver le fameux registre d'inscription des élèves à la mairie. Pour l'instant, il ne savait rien… ni combien il aurait d'élèves, ni le niveau de classe des différents enfants… Aucun indice, aucune liste, aucun cahier nominatif pour le renseigner. D'ailleurs, il profiterait de cette visite à la mairie pour récupérer les clés du logement de fonction. On lui en avait promis un. Il parcourut à pied les quelques centaines de mètres qui séparaient les deux bâtiments et en profita pour aspirer l'air pur de la campagne normande. Le village surplombait le bocage Virois. Au loin, on apercevait les collines boisées, on soupçonnait les vallées légèrement encaissées, nids des ruisseaux qui donnaient une vie chantante aux près verdoyants. Le panorama était magnifique en cette saison. Olivier y gagnerait au moins cela. Exit le béton et les immeubles. Il pourrait faire son jogging le long des petits sentiers qui sillonnaient les alentours.
A la mairie, la secrétaire, une vieille fille grise, sans signes distinctifs, commença à parler d'une voix basse et rauque : " Vous savez, Monsieur Paul, y serait bien resté dans sa classe, c'était sa vie, c'était sa passion son métier, mais "on" lui a dit de partir, "on" lui a dit de prendre sa retraite. Il était bien trop…" Elle s'interrompit. Un homme d'une soixantaine d'années entrait. Elle remit le nez dans ses papiers et plus un mot ne sortit de sa bouche. Le visage redevint terne, presque lugubre. Visiblement, elle n'appréciait pas l'homme. Celui ci parut pourtant sympathique à Olivier. Il tendit une main franche -"Je suis le maire de cette petite commune de 300 habitants. Je sais, je sais, vous êtes le nouvel instituteur…ainsi vous remplacer Paul Barbé. Vous savez, c'était un de mes anciens amis, nous étions à la communale ensemble ". Il partit d'un grand éclat de rire. "Nous avons usé nos fonds de culottes dans la classe ou vous enseignerez, jeune homme…ah ! Quel entêté Paul ! Enfin " Monsieur Paul " comme disent les gens d'ici. Un têtu, toujours le nez dans ses cahiers, toujours en train de chercher une nouveauté pour intéresser ses élèves. Levé dès 5 h00 tous les matins, même le dimanche. C'est sûr, c'était toute sa vie son école et sa classe. Des générations de villageois pourraient vous en parler. Ah ! Monsieur Paul !"… Le nom resta en suspens dans la pièce exiguë de la mairie. Un ange passa, et quel ange ! …Le jeune homme, saoulé par les paroles du maire, oublia ce qu'il était venu demander…le registre d'inscription et les clés. Il se retrouva dehors avec pour tous biens les remerciements de Monsieur le Maire et un " un peu de jeunesse fera sans doute du bien à l'école". Sur le trottoir, il se demanda bien ce qu'avait donc ce " Monsieur Paul " pour électriser ainsi les atmosphères. Le jeune maître n'osa pas retourner immédiatement à la mairie. Une pause l'aiderait à réfléchir. Un peu dépité, il poussa la porte de l'unique café-épicerie- dépôt de pain du village, choisit une des trois tables en formica et commanda un café. La femme entre deux âges qui le servit le regarda avec méfiance. Ici, loin de la ville, les étrangers au village ne s'arrêtaient pas. "Ah ! Euh ! Je suis le nouveau maître à l'école, là-bas…Je remplace Monsieur Paul, enfin Paul Barbé…" balbutia le jeune homme, conscient de la muette interrogation de celle qui le servait. " Ah! " fit-elle simplement. Alors, un vieux bonhomme, aussi jaune que les murs défraîchis du bar, l'interpella. Olivier se demanda d'où il sortait. Il aurait juré que l'endroit était désert lorsqu'il en avait poussé la porte.
- "Monsieur Paul, Monsieur Paul, on l'a pas revu, c'est bizarre, vous ne trouvez pas vous que c'est bizarre, parce qu'il a disparu quant là-haut ils lui ont dit qu'il fallait qu'il parte, qu'il était trop vieux pour faire encore la classe. Moi je me demande bien où il est Monsieur Paul, vu qu'avant, on le voyait tous les jours, depuis les vacances, on ne l'a plus vu…hein ! Jeannette que c'est bizarre.
- "Mmm ", maugréa Jeannette, " Ne dis donc pas de bêtises, il est parti en retraite, c'est tout, il n'était pas obligé de te dire où il allait"
- "Comme ça, sans rien dire à personne…Alors qu'il a toujours vécu au village … J'y crois pas moi… s'est passé quelque chose"… La voix mourante du vieux se perdit dans son verre de vin. Le silence pesait.
* * *
30 juin 2006 : "Maître c'est vrai que vous partez en retraite ?" demanda Adrien avec tout le respect d'un enfant de 10 ans de sa génération. " Alors, qui est ce qui va venir à votre place ?" "Mon papa m'a dit qu'il ne valait mieux pas qu'on fête ton départ", ajouta Mathieu qui, contrairement à son aîné, ne pratiquait pas encore le vouvoiement. Monsieur Paul ne répondit pas à ses jeunes élèves. Ceux-là avaient trois ans quand ils étaient entrés dans la classe de Mademoiselle Hortense. Monsieur Paul les connaissait bien, il avait également enseigné la lecture, l'écriture et le calcul à leurs parents. Monsieur Paul savait qu'il était aussi le seul à pouvoir leur apprendre la règle de trois. Ah oui, ça la règle de trois, Monsieur Paul y tenait, c'était la clé de la réussite, de la compréhension de la vie. Celui qui avait compris la règle de trois avait tout compris de la vie et du monde. Il en était convaincu. Monsieur Paul était malheureux, maintenant, dans les programmes, plus de règle de trois au primaire, mais non. L'inspecteur lui avait encore dit les deux dernières fois qu'il était venu… Plus de règle de trois, Monsieur Paul… Il pouvait parler de proportionnalité, de pourcentages mais en parler seulement, ne pas insister auprès des jeunes cerveaux, et surtout, plus de règle de trois. Mais cela, Monsieur Paul ne l'a pas entendu. Ah non, la règle de trois, même s'il restait le seul à l'enseigner, c'était intouchable, c'était… comme... le drapeau pour la France, Comme… la croix pour Monsieur le curé, … comme… le monument aux morts de la place du village pour les poilus restants… C'était sacré ! … Puis l'inspecteur était revenu au mois de mai : " Cette fois, Monsieur Barbé, vous devez prendre votre retraite, vous avez donné de nombreuses années à l'éducation nationale… vous méritez bien le repos… et patati et patata…Tenez, vous partirez les palmes académiques…C'est un grand honneur vous savez ! " Mais, Monsieur Paul n'écoute plus l'inspecteur, Monsieur Paul a passé ses meilleures années dans sa classe, dans ces murs. Il est né dans une ferme à deux kilomètres de là. Il y a appris enfant, il y a enseigné adulte, il n'a vécu que pour elle, que pour eux ... Monsieur Paul y a tellement vécu qu'il n'a jamais eu le temps de penser à autre chose. Il n'a même pas eu le temps de regarder mademoiselle Hortense vieillir avec l'école. Il n'a jamais senti son regard admiratif sur lui, il n'a pas eu le temps de penser qu'il y avait un dehors à son école… Un autre possible à l'existence. Non, Monsieur Paul ne veut pas quitter sa classe.
* * *
2 juillet 2006 : Il n'y a pas eu de fête pour le départ en retraite du maître. Il a regardé partir ses élèves, un à un. Il n'a rien dit. Personne n'a rien dit. Certains parents ont tenté, mais Monsieur Paul à affirmé : "Je ne quitterai pas ma classe". Mademoiselle Hortense a essayé… Mais Monsieur Paul est rentré dans son logement de fonction, le deux-pièces aménagés dans la vieille maison, de l'autre coté de la cour, face à la classe. Et c'est vrai que, depuis ce jour, personne ne peut dire qu'il a revu monsieur Paul. Mademoiselle Hortense a affirmé qu'il avait fini par accepter l'idée et qu'il était parti chez un vague cousin retraité lui aussi dans la campagne normande, mais un peu plus bas, dans le Perche… Personne ne l'a vu, personne ne l'a aidé… Personne ne s'en est peut-être vraiment soucié…
* * *
Ce 30 août 2006, Olivier devait donc s'installer dans le logement de fonction, celui là même qu'occupait Monsieur Paul. Après son café, Il retourna à la mairie où la secrétaire lui dénicha difficilement un vieux trousseau de clés rouillées dont elle n'était pas bien sur que ce soient les bonnes. Monsieur Barbé n'avait pas rendu les siennes. Elles furent bien inutiles au jeune homme. Tout était ouvert. Il poussa la porte de la vieille maison, qui, au début du siècle, avait été une classe. L'odeur d'humidité et de moisi le saisit un peu. C'était la partie inhabitée. Il fallait passer par là. Il s'y entassait de part et d'autres des vieilleries d'école, des cartons bourrés d'objets de récupération, des boîtes en tout genre, des décors de fêtes oubliés, d'anciens tableaux noirs, des vieilles tables gravées et encrées par des générations de têtes blondes et brunes, des bancs de toutes tailles, des chaises parfois sans pattes…. Personne ne rangeait plus rien ici depuis longtemps. Impossible de voir dehors par les carreaux…tant de poussière en guise de rideaux…. de toiles d'araignées pour décoration. Olivier monta l'escalier qui menait au deux-pièces aménagé. Il demanderait peut être quelques travaux à la mairie surtout s'il devait rester plus longtemps. La porte de l'appartement n'était pas fermée à clé non plus. Dès qu'il entra, Olivier comprit que Monsieur Paul n'avait pas déménagé. Toutes ses affaires étaient là. Le deux-pièces était ordonné, un peu poussiéreux, mais rangé…. Pas une revue ou un livre traînant, pas un verre ou une cuillère dans l'évier. Deux pantoufles dormaient près du lit, la brosse à dents attendait sagement dans son gobelet…Le tube de dentifrice paraissait presque neuf. Olivier referma doucement la porte sur cette intimité, perplexe face au mystère. Il monta l'escalier vers le grenier, escalier qui se transforma en échelle de meunier… Les sous-pentes se meublaient également de quelques vieilleries d'école, de costumes de fêtes délavés et sales, entassés dans des cartons déchirés, à demi dévorés par les souris… Rien de tout cela ne parlait du mystère de Monsieur Paul. Plusieurs morceaux de corde pendaient à une grosse poutre face à une petite fenêtre entrouverte. Olivier s'y pencha. Un léger vertige le saisit. Quatre étages ! Dans le fond, un espace entouré de hauts murs était emprisonné entre l'imposante bâtisse et la route principale du bourg: un ancien jardin sans doute, avec au milieu comme un gros tas de terre. Avec la hauteur, Olivier ne distinguait pas bien. Il redescendit les étages, ouvrit avec moins de difficultés qu'il ne pensait l'unique porte donnant sur le petit morceau de terrain. Il vit alors que le tas de terre, au milieu des ronces n'était qu'une impressionnante fourmilière probablement installée là depuis quelques années. Il eut un léger haut-le-cœur mais nota mentalement qu'il pourrait emmener ses élèves observer le va et vient laborieux, mais pédagogique des animaux.
Une enquête s'ouvrit alors sur la disparition de Monsieur Paul. Ses affaires étaient là, mais pas Monsieur Barbé. Rien ne plaidait en faveur de son départ du village. Il n'avait jamais eu de voiture. S'il avait pris le car, on l'aurait immanquablement vu et puis… partir sans sa brosse à dents et ses pantoufles, voilà qui ne lui ressemblait absolument pas. On interrogea tout le village, mais personne n'avait pris en charge Monsieur Paul, personne ne se rappelait même l'avoir vu depuis la sortie des classes. " Vous savez avec les vacances, on n'a pas fait attention ! " On fouilla la vieille maison, l'école… On pensa à la Vire, on dragua, on battit les fourrés dans les bois environnants, aucune trace de Monsieur Paul.
* * *
30 septembre 2006:
"Quand j'ai lu les dernières volontés de Monsieur Paul sur le tableau noir, j'ai compris, Monsieur le commissaire, j'ai compris qu'il ne quitterait jamais sa classe, que je devais l'aider, même mort. J'ai bien lavé son tableau pour que personne ne sache. Il s'était pendu Monsieur le commissaire, comme il l'avait écrit, juste au-dessus de la fenêtre du grenier de la vieille maison. Il avait tout prévu, tout pensé, Monsieur le commissaire, c'était tout lui, j'avais juste à faire passer ses jambes de l'autre coté de la fenêtre, à couper la corde, et son corps est tombé, en bas, juste dans la fourmilière. Puis, à la mi-août, j'ai ramassé ses os blancs, bien blancs, ah! ... Les fourmis avaient bien fait leur travail. Puis, un par un, j'ai remplacé les os du vieux squelette de sa classe, comme on fait de la dentelle ou un puzzle. Vous comprenez, Ils étaient si blancs, si beaux"…
Mademoiselle Hortense en parlait amoureusement.
* * *
Le nouveau maître rit ": Mais Adrien, la règle de trois, on ne l'utilise plus." Adrien blêmit: " Monsieur, le squelette, il a bougé"."Voyons Adrien, un squelette ne bouge pas et pour ce qui est de la règle de trois…Oublie". Le cri de la petite Marie interrompit Olivier "C'est vrai ! Maître !". Tous les yeux se tournèrent vers le squelette. Une souris sortit d'un trou d'étagère et fit bouger la main blanche, si blanche, trop blanche du squelette qui veillait sur eux… Olivier comprit alors… le grenier, la corde coupée, la fourmilière, les yeux amoureux de mademoiselle Hortense … Olivier regarda, hypnotisé, le squelette. Il comprit que Monsieur Paul était là, les regardant. Il sut que Monsieur Paul n'avait jamais quitté sa classe…

Catégorie Adulte Deuxième prix:
L' OBSESSION
- Mme CHASTEL

Les premières lueurs de l'aube frappèrent la fenêtre sans volet. Aussitôt, les six lettres du mot cahier jaillirent du néant et gigotèrent au-dessus de mon lit. Chaque jour, la scène se répétait. Enfouie sous les draps rugueux, je plissai les paupières pour chasser la vision. Mais rein ni faisait. Elle se tenait toujours là, tapie dans un coin, même la nuit et, au moindre clic, elle récidivait dans sa perversion. Cette obsession s'était emparée de ma vie, me retenant prisonnière dans un piège invisible.
L'affaire remontait à une huitaine. Un nouveau cahier, de couverture jaune poussin, était apparu sur le bureau de l'institutrice. Tout en surveillant chacune concentrée sur un exercice, un devoir ou une recherche quelconque, la maîtresse l'ouvrait, notait, le refermait avec soin et finalement le glissait dans un tiroir.
Cela concernait-il le report des notes de fin de trimestre et le passage dans la classe supérieur ? Le cahier recueillait-il en catimini des appréciations sur le savoir des élèves, leur comportement ? Il y avait bien ce regard pénétrant qui m'enveloppait et que je surpris. Aucune complaisance ne semblait se refléter à cet instant précis dans les yeux couleur noisette.
L'étonnement, la curiosité, l'intrigue s'était alors succédé à un rythme infernal. Puis, l'obsession de ce cahier et son contenu absorbèrent mon attention et enfin toute mon énergie. Les heures s'étiraient en longueur se gavant d'inquiétude, d'euphorie soudaine et de points d'interrogation.
Le lendemain, mon espérance fut copieusement nourrie durant la première heure de cours. L'institutrice s'absenta. Ses semelles couinaient sur le dallage ponctuant ainsi ses déplacements.
D'un bond digne d'un grand chasseur, je me précipitai près du bureau, un chiffon sale à la main. Légèrement courbée, le buste cachant en partie mon geste, j'accrochai la poignée du tiroir convoité et tirai d'un coup sec. Je pâlis presque sous l'effort. Celui-ci n'était pas coincé, seulement verrouillé.
Je fis preuve, dans un deuxième temps, d'un dénouement complet, voire exceptionnel, pour les corvées de classe. Puis, un intéressement aux choses de la nature me submergea. Un nid d'oiseaux, quelques branches de houx, une poignée de lichen, tout fût prétexte pour monter sur l'estrade, m'approcher, combler enfin ma hantise. Je renouvelai ce genre d'initiative aussi souvent que possible.
D'un coup, je craignis de trop en faire. Seules, les filles du groupe dont je faisais partie s'aperçurent de mes agissements. Une pensée toute neuve en profita pour s'incruster. Peut-être pouvais-je m'assurer d'une aide précieuse auprès de l'une d'entr'elles. A laquelle pouvais-je bien confier ce rôle délicat ? J'écartai d'office celles capables de faiblesse devant un quelconque danger. Y avait-il également un risque d'envisager une dénonciation par ces visages si rieurs en cas d'échec ? La décision m'appartenait, bien sûr. Aussi, je me retins à la dernière seconde de tout dévoiler.
Plus tard, je décidai de déléguer à un double la responsabilité de l'enquête. Je projetai ainsi tout mon pouvoir dans une première séance, un entraînement régulier et prolongé s'avérant indispensable. Le jour d'après, mon pouvoir de concentration et de volonté s'était déjà évanoui, chassé par le doute.
Je gardais également dans un pli de mon cartable un joker, une moitié de buvard noircie d'encre. Il me restait juste à confier l'objet à une aimable complice, la seule, l'unique poubelle de la classe bloquée près du bureau. J'imaginai même un feu dévorant la masse de papiers et accaparant l'attention générale. Mais, cette option me fit vraiment peur et je l'écartai sur le champ.
De tous les plans élaborés, j'avais presque tout tenté, même une surveillance accrue que je dus suspendre rapidement. L'algèbre s'avérait exigeant et le nez en l'air compromettait les résultats. Par ailleurs, je récoltai deux exercices supplémentaires dans la manœuvre. Aucun échange verbal n'eut lieu avec ma voisine durant l'heure qui suivit. Je demeurai tête baissée, laissant croire à quelque bouderie.
Un relâchement inévitable de mon travail s'ensuivit. L'institutrice en avait-elle averti ma tutrice ? Car, coïncidence, chaque soir, celle-ci s'acharnait à vérifier cahiers et devoirs. J'obtins curieusement des occupations supplémentaires et surtout inhabituelles. Je m'inclinai de bonne grâce. Après tout, la rançon de mon obsession ne s'avérait pas trop lourde. Mai je devais désormais faire preuve de prudence.
Presque toute la semaine se passa ainsi. J'écourtais mes expéditions à l'extérieur de la maison. Mes goûts d'aventurière m'avaient quittée. Le bois de chênes et de sapins, si proche du jardin, avait cessé d'exister. J'ignorais les pies qui se querellaient constamment. Je laissais même les souris s'emparer du pain dur destiné aux oiseaux. Ainsi donc, je dilapidais des heures entières à me torturer. Je fis la moue derrière la porte vitrée puis regardai ailleurs essayant une fois encore de me trouver une stratégie efficace. Tout cela me rongeait à l'intérieur de la tête et moi, je me rongeais les ongles du matin au soir.
Ce matin, la froidure avait laissé de nouvelles traces. La fontaine ne coulait plus. Le filet d'eau s'était figé. Le vent soufflait en rafales me cinglant le visage. Tout était à la même place mais sous la glace.
Tout en remontant mes chaussettes dont les élastiques étaient probablement distendus, je laissai s'approcher une ultime pensée. Ce vendredi serait un jour de triomphe ou de repli définitif.
La cloche venait juste de sonner quand je fus interpellée. La surprise me figea presque. Le bureau me parut plus éloigné que jamais. Dans la poignée d'air qui nous séparait, l'oxygène semblait s'évaporer aussi vite que mon courage. Mes pieds restaient collés aux grands carreaux mouchetés comme lestés de plomb. Tout conspirait à me faire échafauder le pire et la crainte se régalait de son emprise. La scène se déroulait en décalage, l'institutrice, la bouche mince resserrée, l'œil assombri, l'index pointé, accusateur. Le verdict tombait avec toutes les preuves accumulées dans le grand cahier.
Le pas presque chancelant, je parvins enfin près du tableau noir déplié et m'immobilisai, les bras ballants le long du corps.
Le temps d'un battement de cœur et il y eu comme un éclair, puis ce sourire, les lèvres légèrement entr'ouvertes, le regard quasi pétillant de la maîtresse. Le grand cahier, à la couverture jaune, était là, révélant son secret.
Imitant toute les autres écolières, je tournai avec maintes précautions les feuilles cartonnées, couvertes de dessins. Sur chaque page, une élève assise, le buste droit ou incliné, y était " croquée ".

Catégorie Adulte Troisième prix ex-aequo:
CACHE-CACHE
M.CUVILLIEZ


Cache-cache
La comptine le désigna. C'était à lui de s'y coller.
Il partit à l'ombre du préau jusqu'au pilier soutenant la charpente, posa son front sur le bois rugueux et ferma les yeux.
Ils lui dirent de compter jusqu'à vingt mais le grand décida "soixante" et les autres furent d'accord.
- Et tu ne triches pas!
En criant la douzaine de gamins s'égaya dans son dos.
On était en juin, la veille des vacances.
La cour ouvrait sur les champs au delà du chemin. Le blé tout proche, et la lavande aux collines.
Sous le platane, la maîtresse et la dame de ménage bavardaient. Elles avaient amené deux chaises, pris leurs aises. Il faisait chaud. L'heure de rentrer était passée mais elles restaient là à bavarder, à ne pas tirer la cloche, à profiter de l'ombre, à parler de la mer.
Il attendit, voulut prolonger l'instant.
Les cris avaient cessé relayés par le crin-crin des cigales. Des tourterelles en bruissant revenaient se poser dans l'enchevêtrement des poutres, roucoulaient. Un courant d'air traversa le préau, coula sur sa nuque, glissa sur ses mollets et repartit aux champs en dérangeant les plumes sur le sol cimenté.
L'air sentait l'urine et la javel, une chasse d' eau chuintait toute proche.
Les tourterelles repartirent dérangées par un grondement qui s'annonçait. Une moissonneuse battit son rang si près qu'il ouvrit les yeux. Dans un fracas assourdissant la machine ébranlait le sol, crachait sa paille, soufflait une poussière d'or. Elle passa. Se tut.
Au delà de la tranchée d'épis couchés deux têtes brunes apparurent et disparurent aussitôt dans les blés. Il les reconnut, pensa que ces deux là seraient punis si la maîtresse les voyait et qu'alors ils riraient puis pleureraient et riraient encore.
- Alors! Tu comptes?
La voix venait de sa gauche, impatiente. Celle du grand, derrière les buis, comme toujours à gueuler.
Il compta.
Sa voix résonnait sous les lauses. Ses doigts sur sa poitrine se dépliaient un à un, doucement. A cinq il changeait de main, s'appliquant. Les autres, en classe, s'étaient moqué de l'aide qu'il se donnait, l'avaient raillé faisant mine de compter sur leur nez en louchant. Lui n'avait rien dit mais, plus tard, s'était mis à compter dans la poche de sa blouse ou sous le pupitre.
La poussière de moisson lui piqua les narines et il éternua, éternua encore, perdit le compte. Il n'était pas certain du nombre alors il recompta sept.
Il perçut derrière lui le trottinement de la petite nouvelle qui changeait de cachette et gagnait elle aussi la haie de buis.
Tout près l'abattant des toilettes claqua sur la faïence et les jumeaux pouffèrent. Il les imagina se tenant par la main les yeux maintenus clos. Eux non plus ne seraient plus là l'année prochaine. Ils iraient au bourg, en pension. Lui déménagerait au mois d'août dès que la maison de Manosque serait terminée. Là il irait au collège.
Pour annoncer dix il enflait la voix. A onze dépliait un pouce à nouveau, puis l'index, le majeur.
Il avait gardé les yeux ouverts et observait les traces qu'avaient laissées des escargots sur le pilier de châtaignier. Le rouquin déposait partout des cagouilles qu'il ramassait au matin sous la sauge ou derrière les groseilliers. C'était là aussi qu'il se cachait.
La bave, maintenant sèche, brillait sur le bois sombre. Il plissa les paupières et, dans les entrelacs d'argent, émergea le dessin d'un château. Il aimait ces surgissements, les convoquaient le soir dans les arabesques du papier peint de sa chambre, les quêtait le jour dans les nuages qu'il peuplait de monstres, de chevaliers. Il passait des heures le nez en l'air, attentif aux caprices du ciel, aux magies des nuées. Parfois il détournait le regard un instant laissant s'opérer la métamorphose, curieux de découvrir l'instant suivant ce qu'étaient devenues la licorne, la tortue...
A soixante il quitta l'ombre de l'abri et s'avança dans la lumière. La maîtresse et la dame avaient rapproché leurs chaises à se toucher. Il devina la ruse du chou-chou blotti là, courbé, tremblant, muet et détourna la tête.
Il avança encore.
A travers la claire-voie de la remise le soleil accrochait les vêtements d' une fillette, du jaune, du vert, de la dentelle qui se mouvaient dans le noir du réduit.
Sous la porte voisine les sandalettes du fils du garagiste raclaient le sol, soulevaient la poussière de l'ancienne soue. Deux petits pépiaient derrière la jardinière de géraniums.
Il vit et entendit cela, devina la cachette des autres mais ne les débusqua pas.
Déjà certains avaient filé au poteau, tapé trois fois, crié au loup.
Une auge de pierre jouxtait le jardinet des écoliers, de guingois, un peu fendue. Son dauphin laissait passer un mince filet d'eau suffisant pour maintenir l'humidité du bac, à y ménager une petite flaque. Les abeilles qui venaient s'y abreuver décourageaient d' y venir jouer.
Il la contourna et trouva Marion. Elle était assise sur le sol moussu, le dos appuyé à la pierre chaude. Elle avait posé la tête sur ses genoux, croisé les bras sur ses chevilles. Elle était immobile. Il pensa un instant qu'elle s'était endormie.
Il vit la barrette dans ses cheveux, son cou, la robe de vichy mauve, celle qu'il préférait. Il le lui avait dit un jour, à Pâques, à la fête du bourg. Dans l'auto-tampon elle lui avait appris le nom du tissu, dit que plus tard elle serait institutrice.
Elle avait son âge, un peu plus, deux mois et quatre jours avait-il compté. Elle habitait le bout du village et, par beau temps, venait à l'école en vélo. Lui, ces jours là, sur la route, guettait sa venue, se retournait, attendait le son du grelot qui l'annonçait. Elle ne s'arrêtait pas, non. Elle faisait sonner le timbre et passait, droite, le cartable sanglé aux épaules. Au raidillon, avant la place, elle se dressait sur les pédales, poussait, se déhanchait. Ses mollets saillaient dessus les socquettes. Quand il arrivait la bicyclette était rangée sous le porche. Elle, là-bas, parlait avec les filles. Jamais, aux coups de la cloche, elle ne l'avait rejoint dans les rangs, faisant la paire avec sa cousine. En classe, de rares fois, trois fois, elle s'était retournée et l'avait regardé, pensait-il, sans qu'il sut pourquoi. Il en avait rêvé.
Quand il lui toucha l'épaule elle ne bougea pas. A peine sa tête s'enfouit-elle un peu plus entre ses genoux. Il crut qu'elle riait doucement mais n'en fut pas certain. Il aurait voulu effleurer la nuque bronzée, là, juste sous les boucles mais n'osa pas. Il restait debout prés d'elle, hésitant, les bras ballants. Au village le clocher sonna quatre heures.
Le dernier petit jaillit de derrière le bûcher et courut au piquet.
Elle avait levé son visage vers lui et souriait.
La moissonneuse battit un nouveau rang.

Catégorie Adulte Troisième prix ex-aequo:
ABYSSE
M.SOMBRUN

Eructait face à nous, l'homme en blanc, sifflet en médaillon.
Se concentrer, ne pas se désunir, surtout respecter au plus près les commandements. Sanglés côte à côte, dans un ensemble parfait, il fallait comme un seul homme obtempérer, sous peine de déclencher ses foudres. Rester groupés, solidaires, discrets. Poursuivre obstinément. Ne pas questionner. Ne pas se plaindre. Encaisser.
On se rassure. Ca va bien. On y arrive. On sait faire. Surtout ne pas s'appesantir sur la suite des événements, ne pas préjuger de l'avenir, même si l'on présent poindre les pires tourments.
L'on progresse vite. Plus vite qu'on aurait pu l'imaginer.
Et puis, un peu plus tard, la même chose, sans paroles. Fini les cris. Que des sifflements stridents pour commander les actions. S'imprégner du rythme, mémorisé, automatise.
Les premières fois, pas d'appréhensions. On assure, fidèle au poste. On est confiant, on prend confiance, on est fier de soi. Ca va marcher. On progresse. On décompose, on analyse. Rassurant pour la suite. Pourquoi s'en faire un monde ? Il suffit der se dominer. Analyser, décomposer, répéter, répéter encore.
On s'améliore. Maintenant par deux, d'abord maintenu par l'un d'entre nous, puis à peine soutenu. Miracle ! On tient, on respire, on avance.
Enfin seul, sur un unique appui, d'abord permanent, puis intermittent, jus'à s'en dispenser. Hourra ! C'est gagné…..
Y - Petit X - Grand X - I
Puis vint le grand saut. Epreuve incontournable. Passage obligé et longtemps voilé, repoussé, presque refoulé. Appliquer ce que l'on a appris/ tel est l'objectif. Pas le choix. Attendre son tour. Laisser passer d'autres plus aguerris, moins inhibés. Retarder, retarder, retarder encore… Jusqu'à quand ? Non, pas moi…..
Se lancer ; se jeter dans l'abyme aux contours infinis. Tenter la fuite. Trop tard. L'hésitation, l'insistance, le refus et alors ! Et alors ! Et alors ! L'inévitable saisie suivie de la projection fatale. Le cri guttural, le trou noir, plus rein…. Se livrer, se dévoiler, pleurer, couvert de honte, marquer à jamais.
Aucune échappatoire.
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La hantise des trajets du début de semaine par ces matinées glaçants de novembre S'extirper de son siège, de cette torpeur anesthésiante et bienfaitrice, bercé par le tangage et le ronronnement du moteur, enveloppé dans la tiédeur artificielle de l'engin. S'éjecter du véhicule, resurgir à la réalité, agressée par ces tourbillons cinglants et s'engouffrer dans le couloir venté, chargé d'humidité aux effluves déjà paralysants. Accéder aux différentes niveaux, suspendus dans le vide, par ces volées d'escaliers métalliques spiralant, longer les coursives, gagner les cabines. Ressortir transi de ses passages obligés et réfrigérants, avant l'accès au grand hall, caisse de résonance aux échos lancinants :
Y - Petit X - - Grand X - I
Qu'ils revenaient vite, trop vite, ces lundis matins automnaux, attisés par l'angoisse des fins de semaine qui vous figeaient dans l'indolence et le passivité. Un seul mot d'ordre : Chasser l'oisiveté sans répit. S'activer, rencontrer, échanger, communiquer. Facile à dire…. Rien à faire.
Et les autres ? Les regards, les mimiques, les allusions, les railleries. Moins que rien, défait, inexistant, nul rejeté. Alors bravades, provocations, implosions, puis….. repli, mutisme, isolement.
Et après, après….. Surmonter, ne pas céder, lutter, s'épauler. Raisonner, se raisonner. Allez ! On sait faire, les yeux fermés, sans hésiter, à l'infini. Facile.
Y - Petit X - Grand X - I
A ! Le bien-être des retours. Emmitouflé, lové au fond de son siège. Oublier, se laisser bercer au gré des cahots du parcours. Juste somnoler avant de se ressaisir et d'affronter le reste du jour.
Et puis, trop tôt, trop tôt dans la semaine, retour des vieux démons. Douter, se désunir, paniquer…. Décevoir. Effets collatéraux garantis.
Quelles décrépitudes !....
Y - Petit X - Grand X - I
Non plus jamais çà ; ASSEZ !!!!!
1958. J'avais 12 ans en classe de 5ème. Nous étions sensés apprendre à nager…..


Catégorie Enfant : Premier Prix
ETRANGE COÏNCIDENCE
Melle BOUNIOL
C'était il y a deux ans dans un grand parc. Un homme lisait paisiblement assis sur un banc. Soudain, il détacha le regard de son journal et vit passer une femme très belle en vérité, mais le plus étrange est qu'elle créa en Pierre - c'était en effet le nom de ce jeune homme - une sensation de familiarité. Par chance, elle s'assit sur le même banc que Pierre. Un léger parfum flottait agréablement autour d'elle. Le jeune homme engagea sans plus attendre la conversation, afin de savoir qui elle était vraiment. Et c'est ainsi qu'il apprit qu'elle se prénommait Claire.
Cette discussion dura longtemps, et au bout d'une heure, Pierre et Claire avait sympathisé. Avant de se séparer, ils échangèrent leurs adresses et partirent chacun de leur côté. Mais Pierre était déçu car il ne savait toujours pas pourquoi cette femme lui procurait cette sensation étrange et décida de la revoir le plus tôt possible.
Le lendemain, il sortit de bonne heure et alla rendre visite à Claire. Celle-ci habitait juste à côté de l'ancien collège de Pierre ; lorsqu'il passa devant, il se souvint des batailles incessantes de boules de neige qu'il faisait avec ses amis, sous l'œil triste d'une fille qui ne savait que faire des bons moments de récréation. Enfin Pierre arriva devant la maison de son Claire. Il sonna, le visage rayonnant de son amie apparut dans l'entrebâillement de la porte et elle le fit entrer. Sa maison comportait cinq pièces était fort bien meublée.
Claire fit entrer Pierre dans un vaste salon décoré de nombreux tableaux, dans un coin de la pièce se trouvait un canapé, Claire s'y et Pierre fit de même :
" Vous étiez dans ce collège autrefois ? demanda Pierre
- Non, mais l'établissement où j'étais avant ressemble beaucoup à celui-là. " Pierre était déçu par cette réponse car il croyait avoir trouvé une piste pour savoir qui elle était vraiment.
Quelques heures plus tard il prit le chemin du retour et jura d'aller la voir demain à la même heure. Ce jeu dura pendant une semaine.
Un jour, alors qu'il pleuvait à torrent, Pierre alla comme toujours rendre visite à Claire. Mais à son grand étonnement, personne n'alla lui ouvrir, il ne vit pas le visage rayonnant de son amie ; où était-elle, Soudain, Pierre eut un étrange pressentiment, S'il lui arrivait quelque chose, il ne ce le pardonnerait jamais !
Reprenant son courage à deux mains, il alla sonner chez la voisine de Claire mais celle-ci ne lui apprit rien. Il chercha en vain dans toute la ville, dans tous les magasins mais il ne la trouva pas. A force de marcher, Pierre était fatigué et rentra chez lui tout abattu. La nuit il fit un horrible cauchemar : Claire était dévorée par une araignée mais il fut réveillé par la lumière du jour. Se rendant compte qu'il était déjà dix heures, Pierre s'habilla en vitesse et se rendit chez Claire, espérant qu'elle serait revenue pendant la nuit. Mais sa maison restait vide. Il repassa devant le collège et s&arrêta net. Il tourna la tête et regarda le bâtiment en face sur lequel était écrit " hôpital " et regarda encore une fois son ancien collège…et il se souvint… Il se souvint de cette fille qui s "appelait Lucile avec laquelle il avait lié amitié. Elle avait le même visage fin et les mêmes cheveux noirs et longs que Claire. Ils passaient leurs récréation assit sur un banc. D'autres élèves disaient qu'ils étaient amoureux. Mais Pierre et Lucile ne s'occupaient de ces remarques à leur sujet ; ce qui comptait pour eux c'était de rester proches l'un de l'autre.
Mais un jour, Lucile n'était pas venue au collège. Pierre était allé chez elle et ses parents lui avaient appris qu'elle était à l'hôpital car une était en train de se développer en elle. Il était donc allé la voir à l'hôpital qui était juste à côté du collège. Il s'était attendu à voir une chambre triste avec des murs blancs. Mais au contraire, dès qu'il était entré il vit Lucile toute souriante malgré sa conscience du danger qui grandissait en elle. Quand aux murs ils étaient remplis de dessins de proches ou d'amis. Ils avaient eu une longue conversation dont le sujet principal était bien sûr la maladie de Lucile.
Une semaine était passée et un jour les parents de Lucile avaient téléphoné à Pierre en lui disant de venir tout de suite à l'hôpital. Il avait aussitôt compris qu'il était arrivé quelque chose de grave à son amie. Lorsqu'il était arrivé Lucile était morte et des hommes en costume noir la mettaient dans son cercueil. Pierre avait pleuré à chaude larme en se rappelant leurs bons moments passés ensemble sur un banc où désormais il serait assis seul.
Pierre avait pensé que la vie était décidément injuste.
Il avait regardé à nouveau le cercueil dans lequel reposait son amie ; elle paraissait décidément bien petite dans cette " boîte " si grande…
Quelques minutes passèrent et Pierre revint au moment présent. Il courut à l'hôpital et demanda si une certaine Claire Guyot était là et on lui indiqua le numéro d'une chambre. Il ouvrit la porte et Claire l'accueil avec un grand sourire. Il regarda les murs, ceux-ci étaient remplis de tableaux. La jeune fille avait suivit son regard et elle lui dit :
" Ce sont mes parents qui ont eu cette idée, qu'en pense-tu ? " Mais Pierre ne lui répondit rien. Il s'assit au bord du lit de son amie et ils bavardèrent longtemps. Avant de partir il promit à son amie de venir la voir le plus tôt possible et c'est se qu'il fit. Tous les jours après son travail, il lui rendait visite à l'hôpital. Cela dura deux semaines.

Un matin, alors qu'il se préparait à aller au travail, le père de Claire téléphona lui disant de venir tout de suite à l'hôpital. Abasourdi par ce qu'il venait d'entendre, le jeune homme s'affala dans un fauteuil et ferma les yeux : tout ceci n'était qu'un mauvais rêve ; il allait se réveiller ! Revenu à lui, il bondit hors de son appartement et se rendit à l'hôpital.

Pierre arriva bien vite devant la chambre de son amie ; ses membres tremblaient, la sueur perlait sur son front. Enfin il décida et ouvrit ! Des hommes étaient autour du lit de Claire mais pas n'importe quels hommes ; ceux-ci portaient un costume noir. Pierre compris aussitôt…Il pleura sur le corps de son amie ne voulant pas croire de qui venait de lui arriver. La vie se répétait étrangement.
Le lendemain, Claire fut enterrée. Alors que Pierre sortait du cimetière, il regarda la tombe qui était en face de celle de Claire et poussa un cri de surprise. Sur le marbre se trouvait l'inscription suivante :
Ci-gît
Notre petite et regrettée
Lucile
Qui éclaira
Notre chemin.


Catégorie Enfant : Deuxième Prix

Journal de la guerre Melle FUMEAUX

Je me présente, je m'appelle Kim, j'habite dans une petite maison à la campagne, je suis une fille unique et j'ai un père formidable. En effet, je n'ai jamais connu ma mère. Elle est morte en me mettant au monde. Selon mon père, c'était une femme formidable. Jusque là, je suis une fille tout à fait normale. Sauf que ce matin, mon père vient m'annoncer une grande nouvelle : nous allons déménager en Normandie ! Il est au septième ciel, pas moi. Je n'ai aucune envie de partir, surtout en Normandie, mais c'est trop tard, mon père est muté et moi ben… Je dois suivre
Ça y est, c'est le grand jour, des camions sont venus tout à l'heure et ont emporté nos meubles. Maintenant je suis dans la voiture allez, courage plus que 7h53 de route avant d'arriver à destination.
Voilà, nous y sommes. L'endroit est très calme, un peu trop à mon goût, mais notre maison bien jolie et très grande. A peine arrivée, je décide que ma chambre sera celle qui est la plus proche du grenier. Je ne sais pas pourquoi, instinctivement le grenier est pour moi mon terrain de jeu favori. Pendant que je m'installe dans ma chambre, mon père admire le splendide coucher du soleil au dessus d'une jolie crique, juste devant notre maison, surplombant la Manche. En général, il peut rester des heures, ainsi, l'air frais et le doux bruit des vagues venant mourir vers notre crique contribuent à fermer lentement les paupières…
Bon, fini de rêver ! Il faut que j'inspecte ma maison de fond en comble. Je suis une personne très curieuse, un peu trop parfois. Je décide d'aller d'abord visiter le grenier. A peine ai-je effleuré la poignée de le vieille porte une forte odeur d'adrénaline monte en moi. Je pousse la porte et là c'est le choc ! Il n'y a rien ! Qu'une fine couche de poussière ! Pourtant, un sentiment étrange me pousse à aller plus loin que cette vision du vide. Alors, je m'approche doucement en regardant le sol. Tout à coup, dans un coin reculé, mon instinct de curiosité me guide vers un vieux journal jauni par le temps. Je le ramasse délicatement et tourne les pages. Ce doit être le journal intime de l'ancienne propriétaire. En première page, une vieille photo d'une jolie jeune femme surmonte une belle écriture avec cette inscription
Rose Bechlet - années 1944 - 1945 : Journal d'une maîtresse résistante française.
Je voue une véritable admiration pour ces personnes. Je commence alors la lecture de ce trésor.
13 février 1944 : ça y est les cours sont finis ! Je suis si heureuse. Avec les enfants, nous avons parlé de leurs craintes de la guerre. Mais un allemand francophone nous a entendus. J'ai alors changé de sujet.
Mars 1944 : Il fait froid. Heureusement, il n'y a pas d'école. Je vais pouvoir me reposer. Le temps passe lentement. J'espère un dénouement de la situation.
1 avril 1944 : Notre chef du gouvernement, le maréchal Pétain, vient de faire une déclaration à la radio. Les alliés ne devraient pas tarder à arriver. Dans la ville, tout le monde crie sa joie, mais les allemands veillent au grain.
Avril 1944 : Mr Pierrot, mon voisin vient de revenir de la forêt. Là un passeur l'attendait et lui a confié 4 petits enfants juifs. Nous essayons de passer à travers des filets des " Boches " mais ils sont attentifs. Arrivé en ville, Mr Pierrot cherche des familles chez qui cacher les petits juifs. Je me suis alors présentée. Il m'a confié le plus jeune : Samuel. Il m'a aussi chargé de lui changer son identité, désormais il s'appellera Louis Robert, fils de Rose Bechlet.
25 mai 1944 : de violents conflits ont éclaté durant la nuit. Beaucoup d'événements se sont déroulés. Oh ! J'ai si peur. Ce matin, un allemand a fait fermer l'école, les enfants qui étaient à l'intérieur ont été déportés. Mon dieu, faites un miracle, je vous en prie. La ville est déserte, une odeur de mort flotte dans l'atmosphère et il fait froid, un froid anormal. Un nazi est venu chez moi et m'a demandé où je cachais Samuel. Je ne lui ai pas répondu alors il est monté dans la chambre où il dormait. Pourvu qu'il ne trouve pas Samuel, enfin Louis, mon frère. Mais là un miracle s'est accompli ou deux. L'allemand a découvert Samuel, mais au lieu de la prendre violemment et de le faire avancer en le menaçant ; il l'a pris sous son bras et l'a descendu vers moi. Il a dû voir mon regard ébahi, car il a ôté son casque, déchiré la croix gammée qui était sur son habit et m'a dit : " Je m'appelle Hans Werner, j'ai caché moi aussi beaucoup de juifs, alors, je vais faire rouvrir votre école à laquelle vous tenez tant et insérer de nouveaux élèves, d'origine juive ; ne vous inquiétez pas, j'ai tout sous contrôle. " Tandis que je le remercie chaleureusement, il me confie que si jamais, je venais à avoir une fille, je lui ferais honneur en l'appelant Kim…
6 juin 1944 : Enfin, les alliés arrivent ! La ville retrouve son calme et Dieu a fait des miracles, Dieu existe vraiment, je le sais maintenant.
Année 1945 : Depuis une année tout va bien, les allemands se sont peu à peu retirés. Je n'ai aucune nouvelle de Hans et je le regrette mais j'ai pu de nouveau enseigner ; j'adore ce métier il est vraiment fait pour moi. "
Je referme mon bijou et reste un moment figée. Je tiens entre les mains un journal de guerre qui a été rédigé par une française résistante. Ma conclusion ne va pas plus loin car à ce moment là, des cris provenant de la salle à manger se font entendre. Je me lève d'un bond et descends les escaliers en trombe. Arrivée dans la pièce, je trouve mon père tout agité me demandant : " Kim ! Où étais-tu ? je t'ai cherché partout. "
A mon avis, il n'avait pas cherché partout ! C'est alors que je lui demande :
" Papa, comment s'appelait Maman ?
- Ravi que tu me pose la question. Elle s'appelait Rose, Rose Bechlet, je l'avais rencontrée à Paris.
- Et ton Papa, Papy, comment s'appelait-il ?
- Il s'appelait Hans Werner. Il a toujours été un homme au grand cœur car il avait fait la guerre et avait connu le pire.
- Tout à fait, car il a caché des juifs et a aidé Maman à cacher mon tonton Louis ou Samuel, comme tu préfères.
- Mais comment tu sais tout ça ?
- Nous sommes en ce moment même dans la maison de Maman. C'est là qu'elle a vécu, caché mon oncle, rencontré Papi et enseigné à ses élèves adorés tout ce qu'ils savent aujourd'hui. Pendant la guerre, elle a tenu un journal dans lequel elle racontait sa vie. Je l'ai retrouvé dans le grenier et je l'ai lu.
- C'est pour cette raison que tu sais toutes ces choses ! Dommage que ta mère ne soit pas avec nous, tu es une fille merveilleuse, Kim
- Elle est avec nous d'une certaine façon. Tu savais que c'était Papi qui avait demandé à Maman de m'appeler Kim ? "
Le lendemain, après une nuit réparatrice, je me lève de bonne heure et me dirige vers la crique. Là, je regarde l'horizon et distingue à travers les nuages gris, la silhouette abstraite et élégante de trois bateaux du débarquement.
Fin